dimanche 18 décembre 2011

Une autre controverse à propos du dernier prix Nobel de médecine 2011, révélatrice d'enjeux de pouvoir en science

Cette nouvelle controverse met en action un ancien "jeune chercheur" qui affirme être le principal auteur de l'article qui a valu le prix Nobel de médecine au directeur de son laboratoire, dont le plus grand mérite semble être les contacts et l'habileté politique.
Cette affirmation me semble - hélas pour l'intégrité de la science - être entièrement crédible et décrire un état de situation fréquent en recherche biomédicale, en sciences de la nature et en sciences de l'éducation. En effet, dans ces sciences, la pratique "normale" est d'attribuer chaque article publié dans une revue scientifique à de nombreux co-auteurs : les chercheurs principaux, les co-chercheurs, les assistants de recherche et même parfois les dirigeants du laboratoire qui ne connaissent même pas le contenu de la recherche ainsi publiée. Cette pratique valorise certes le travail d'équipe, mais assure aussi à chaque co-auteur une publication supplémentaire à mettre dans son cv, notamment dans le cas des directeurs ou directrices de thèse qui mettent leur nom à côté de celui de leur étudiant-e même si tout le travail (recherche et écriture) a été effectué par l'étudiant-e. Cette pratique a beaucoup moins cours en sciences humaines et sociales où, en général, seul signe un article celui ou celle qui l'a écrit, mais il ou elle doit mentionner dans ses remerciements toutes les personnes et institutions qui l'ont appuyé-e.
Il semble que le principe qui justifie cette pratique est que le directeur ou la directrice du labo, de l'équipe ou de la thèse a fourni l'argent et les moyens techniques nécessaires à la recherche. Ce principe est fragile face à la corruption: qu'arrivera-t-il quand les organisations commanditaires voudront mettre le nom de leur PDG parmi les co-auteurs d'un article sur la recherche qu'elles ont financées?
Les directeurs et directrices ont peut-être aussi donné leur avis sur le texte à un moment donné ou partagé une idée avec l'auteur : leur statut de co-auteur leur serait donné en contrepartie? Une idée doit-elle ainsi toujours être rémunérée symboliquement?
Une autre possibilité est que l'auteur du texte ne soit qu'un rédacteur technique qui applique un modèle déjà prévu d'écriture d'article scientifique. Dans ce cas, qu'est-ce qu'être un chercheur?
La pratique qui a cours en sciences biomédicales, de la nature et de l'éducation montre que les rapports hiérarchiques dans l'institution scientifique se reflètent dans l'écriture des articles scientifiques. Certes, dans certaines revues scientifiques, la description de la répartition des responsabilités dans la fabrication du texte est clairement indiquée (certaines revues médicales l'exigent en raison du phénomène du Ghostwriting), mais dans la plupart des revues, ce n'est pas encore une pratique adoptée.
Les étudiants tolèrent cette pratique probablement pour "faire comme les autres", parce qu'ils en profitent quand leur nom apparaît sur un article auquel ils n'ont pas contribué ou par crainte de déplaire à la hiérarchie universitaire qui leur attribue des bourses et une place dans les laboratoires.
Il est temps que la discussion commence sur cette pratique dont les valeurs sous-jacentes ne semblent pas très compatibles avec l'idéal d'une science non marchande, généreuse et ouverte sur le bien commun.
Nobel Prize for Immunologists Provokes Yet Another Debate - ScienceInsider

1 commentaires:

  1. Intéressant. J'ai moi-même vécu lors de ma maitrise une situation avec laquelle j'ai été moralement franchement déçu : alors que je remplissais sur le web la formule pour envoyer mon abrégé (abstract) à un congrès, mon superviseur m'a indiqué d'y mettre le nom d'un second auteur (moi le 1er, mon superviseur le 3e) qui avait à peine participé à mon projet... à peine une ou deux discussions de couloir. Dans l'immédiat, j'ai obtempéré par simple réflexe, simplement parce que mon superviseur "est celui qui sait". Après, le gars en question m'a remercié de l'avoir mis comme second auteur : je lui ai dis que ce n'était pas moi qui avait décidé ça... il n'y a eu qu'un malaise non verbal entre nous deux. Ça m'a pris du temps à comprendre pourquoi mon superviseur, comme jeune chercheur, m'avait dit de faire ça. Je me suis fait l'idée que c'est parce que le dernier nom d'une publication avec plus de deux auteurs gagne en prestige : il passe pour celui qui a dirigé le projet, l'équipe. Remarquez qu'il ne s'agissait que d'un simple abrégé à un gros congrès; un grain de sel dans l'océan. Mais cette grossière erreur éthique (aucune excuse possible pour mon superviseur), bien que sur une publication anodine, n'a pu que me faire sourciller quant à la réalité actuelle de la science, et à me rendre un peu plus cynique dans un contexte ou je découvrais lentement l'importance de bien "vendre" ses articles en forçant le naturel avec des formulations, des choix de matériel et des angles toujours plus positifs.

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